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Ce que "médiation" veut dire

01/10/2013

"Médiation" n’est pas à l’origine un terme de bibliothécaire, donc revenir à sa définition originelle (et commune), et tenter de nous l’appliquer, peut se révéler fécond. Cela permet de constater dans quelle mesure ce sens initial s’applique encore à nous-mêmes, et ce qu’il nous dit de sous-jacent sur notre appropriation du terme. Voire ce qu’on aurait pu en évacuer ou oublier au passage.

Wikipédia, le conflit & le code

J’aime particulièrement le début et la fin de l’introduction de la page Wikipedia qui est consacrée au concept (souligné par moi) :

La médiation est devenue au XX° siècle une pratique ou une discipline qui vise à définir l’intervention d’un tiers pour faciliter la circulation d’information, clarifier ou rétablir des relations. Ce tiers neutre, indépendant et impartial, est appelé médiateur. [...] Particulièrement popularisée en matière de résolution des conflits, elle présente différentes conceptions liées à celles relatives à l’individu.

Et il ajoute une distinction avec le terme de conciliateur.

J’aime bien l’idée que le médiateur n’intervienne qu’une fois un conflit constaté. Conflit entre la ressource et son lecteur ? Ou conflit simplement dans l’accès à cette ressource ? (le bibliothécaire est plutôt sur cette seconde position)

Dans la rubrique "Définition en sciences de l’information et de la communication" de cette même page, il est précisé :

La médiation permet de rendre accessibles des informations par différents processus de codage-décodage. »

Cela ne manquera pas d’évoquer, pour les lecteurs de David Lodge, une conférence sur la notion de critique littéraire donnée par Morris Zapp dans Un tout petit monde (Small World) :

Gustave Moreau, Salomée tatouée [Domaine public - Musée Gustave-Moreau]

Comprendre un message, c’est le décoder. Le langage est un code. Or tout décodage est un nouvel encodage. Si vous me dites quelque chose, je vérifie que j’ai bien compris votre message en vous le redisant avec mes propres mots, c’est-à-dire avec des mots différents de ceux que vous avez utilisés, car si je répète exactement vos paroles vous ne saurez pas si je vous ai vraiment bien compris.

En même temps si j’utilise vos propres mots, cela implique que j’ai changé votre sens, bien que très légèrement. [...]

La conversation est en somme une partie de tennis qu’on joue avec une balle de pâte à modeler qui prend une forme nouvelle chaque fois qu’elle franchit le filet.La lecture est bien sûr différente de la conversation. Elle est plus passive dans la mesure où nous ne pouvons établir une interaction avec le texte, ou influencer le développement du texte par nos propres paroles, puisque les mots du texte sont donnés au départ.

C’est peut-être ce qui nous pousse à interpréter. Si les mots sont fixés une fois pour toute sur la page, leur sens ne serait-il pas fixe lui aussi ? Il n’en est rien, car l’axiome : tout décodage est un nouvel encodage, s’applique à la critique littéraire avec encore plus de rigueur que dans le discours oral ordinaire. [...]

[La suite est hors de mon sujet, je la garde pour le plaisir du texte]

Si le texte littéraire dit : "la porte était ouverte", je ne peux demander au texte ce qu’il veut dire par là, je ne peux que faire des conjectures sur la signification de cette porte — elle a été ouverte par quel agent, elle conduit à quelle découverte, à quel mystère, à quel but ? L’image du tennis ne convient pas pour expliquer l’activité de lecture — ce n’est pas un processus de va-et-vient, mais une quête sans fin, un supplice de Tantale, un flirt sans consommation, ou s’il y a consommation, c’est une consommation solitaire, masturbatoire (à ces mots, les auditeurs manifestèrent des signes de nervosité). Le lecteur joue avec lui-même tandis que le texte joue sur lui, sur la curiosité, son désir, comme une strip-teaseuse joue sur la curiosité et le désir de son public.Comme certains d’entre vous le savent déjà, je viens d’une ville réputée pour ses bars, ses boîtes de nuit, avec des danseuses à moitié ou complètement nues. On m’a dit [...] que les filles enlèvent tous leurs vêtements avant de commencer à danser devant leurs clients. Ce n’est pas du strip-tease, c’est du vulgaire déshabillage, l’équivalent terpsichoréen de l’illusion herméneutique d’un sens récupérable, laquelle illusion prétend que si nous dépouillons un texte littéraire de son enveloppe rhétorique nous découvrirons les faits simples et élémentaires qu’il essaie de nous communiquer. Cependant, la tradition classique du strip-tease remonte à la danse de Salomé, la danseuse aux sept voiles, et même bien au-delà, et qui subsiste sous une forme dégénérée dans vos bouges de Soho, offre une métaphore tout à fait adéquate pour parler de la lecture. La danseuse taquine ses lecteurs, et elle laisse espérer une révélation ultime qu’elle diffère à l’infini. Les voiles, les vêtements, tombent les uns après les autres, mais c’est la temporisation dans le déshabillage qui rend le tout excitant, pas le déshabillage lui-même ; car, à peine un secret a-t-il été révélé que nous nous en désintéressons en nous en désirons un autre"David Lodge, Un tout petit monde, Rivages Poche 1992, trad. par Maurice et Yvonne Couturier, p. 51-54.

La citation est déjà trop longue, et je laisse ceux qui ne l’ont pas encore lu prendre par eux-même connaissance de la suite de cette "conférence".

C’est la notion de "décodage-encodage" évoquée au sujet de la médiation qui m’a fait penser à cette citation, et c’est l’idée d’impossibilité du décodage absolu que je retiendrai pour le moment (développements ultérieurs à venir, peut-être).

L’entremetteuse

Georges de la Tour – La diseuse de bonne aventure [Domaine public - photo Wikimedia Commons - MMA]

La définition du Littré, plus concise, peut tout de même nous entraîner assez loin :

Médiation : action de celui qui est médiateur

Médiateur :

  1. Celui, celle qui s’entremet entre deux ou plusieurs personnes. [...]
  2. Celui, celle qui intervient pour arranger quelque affaire
    [je vous passe les sens 3 à 5]

Ici, nulle question de conflit, mais de la position d’intermédiaire. Et tandis que dans le cas d’un litige ce sont les parties en présence qui font appel à un médiateur, le Littré suggère que ce dernier "s’entremet" (de lui-même, pronominalement) entre les personnes en présence.

Discipline, attitude, dispositif

Les contributeurs de l’article précisent que, dans la médiation professionnelle (objet de la majeure partie de l’article, dans un contexte de litiges), la médiation est une discipline à part entière, à mettre sur le même plan que la psychologie, la philosophie, etc. — précisant que d’autres auteurs considèrent que la médiation est plutôt une dimension présente dans ces autres disciplines. La CPMN est amplement citée.

Mais rien de tout cela ne nous conduit à l’utilisation qu’en font les bibliothécaires quand ils parlent de médiation. En effet la médiation culturelle, qui fait l’objet d’un article Wikipedia distinct, semble bel et bien un concept autonome.

David Teniers le Jeune, Vue de la Galerie de l’Archiduc Léopold Guillaume au Palais de Bruxelles [Domaine public, KHM, Vienne]

Où cela nous mène-t-il ? Pour l’instant, nulle part — et en plus, ça prend du temps.

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