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Médiation : conflit et décodage

09/10/2013

L’usage que j’ai fais de cet article Wikipedia dans mon billet précédent est forcé : Wikipédia n’est pas un dictionnaire, c’est une encyclopédie, et cet article ne définit pas la polysémie de la "médiation", mais en présente un sens particulier, produit par une communauté de contributeurs en partie au moins issue du monde professionnel des "médiateurs".

Bref, ce n’est pas parce que la "médiation" telle qu’entendue en bibliothèque n’est pas décrite, que les bibliothèques ont pour autant usurpé ce mot pour se l’approprier. Il y a une page "Médiation culturelle" sur laquelle je reviendrai une autre fois.

Et mon objectif n’était pas de dénoncer une éventuelle déviation sémantique, mais de rebondir sur une définition hors de notre profession pour voir comment elle fonctionne chez nous.

Casque bleu

Et donc, j’aime beaucoup cette idée de conflit, où le bibliothécaire interviendrait pour dissiper les tensions et résoudre les frustrations sur le mode du gagnant-gagnant.

D’une part, il peut s’appliquer aux activités traditionnelles d’un bibliothécaire :

  • en salle de lecture, voir un lecteur perdu et tenter de aller l’aider
  • assurer des actions de formation pour anticiper le conflit en présentant les outils et les ressources de telle manière que la satisfaction précède la frustration
  • s’efforcer de développer des outils compréhensibles, ergonomiques, etc. pour que l’accès aux ressources soit aisé et éviter au lecteur une incompréhension complète devant l’opac
    Je sais que sur ce dernier point, nous avons beaucoup à nous reprocher. Néanmoins je suis convaincu que dans la majorité des cas les bibliothécaires n’ont pas fait exprès de proposer des interfaces indigestes

Mediateur_actualite_principale

Mais d’autre part, cette notion de conflit à résoudre va dans le sens du développement des missions des bibliothèques intégrant les pratiques des communautés : web 2.0, web social, etc. Ce récent article de Mixeum pose des étapes qui sont encore presque toutes devant nous, mais il pose l’idée que nous ne sommes pas seulement intermédiaires entre l’utilisateur et la ressource, mais aussi : entre l’utilisateur et l’institution, ou entre utilisateurs (cf. cet ancien billet de Lirographe — a-t-on beaucoup progressé depuis ?).

Bref, dès que nous gérons une forme de conflit, sommes-nous en train de médier ?

Cryptologue

La médiation inclut certes les actions visant à donner accès aux ressources. Mais l’article Wikipedia fournit une autre piste également mentionnée : l’action de décodage.

C’est-à-dire non seulement donner accès à la ressource, mais s’assurer qu’elle est lisible, compréhensible à celui qui y accède.

Nos collègues archivistes y sont confrontés de manière plus frontale, quand il leur faut déchiffrer un texte du XVe siècle (en latin ou non) sur la demande de quelque généalogiste.

Visite pastorale de Mgr Godeau à Gattières, Alpes-Maritimes. 1649

Les musées également, dont les cartels peuvent servir à donner quelques clés de lecture sur les œuvres exposées.

En bibliothèque, le décodage prendra sans doute des formes moins patentes : il nous faut expliquer du texte par du texte… et souvent l’éditeur s’en est chargé en rajoutant une préface à chacune des pièces de Molière. Mais outre certains accompagnements personnalisés (aide à la recherche d’emploi, formation à l’utilisation d’Internet, présentation de Facebook aux parents anxieux, etc.), la manière de ranger une œuvre peut parfois être un projet de décodage.

Le décodage consiste donc à ajouter du texte au texte, pour rendre l’œuvre initiale plus accessible dans un nouveau contexte. C’est à la fois une tentative de traduction et de recontextualisation, voire de modernisation : le sens et l’objectif initiaux de l’œuvre sont inaccessibles pour nous, en revanche un nouveau sens, une nouvelle utilité peuvent se trouver. Voyez l’exemple donné par Alexandre Monnin de la Cité antique de Fustel de Coulanges : étude sur l’antiquité à la fin du XIXe siècle, l’ouvrage est devenu une source pour l’historiographie contemporaine.

Décoder une œuvre implique deux choses :

  1. "tout décodage est un nouvel encodage"
    le décodage est réalisé à destination d’un public particulier, et en-dehors de lui il ne sera considéré que comme un code.
  2. il faut s’assurer que notre décodage n’est pas uniquement un nouvel encodage, et qu’il est bien perçu comme une traduction, une explicitation, une facilitation de l’œuvre présentée.
    D’où la nécessité de connaître le public visé, ses usages et ses langages (et éviter le jargon professionnel, évidemment)

Quand j’explique à un étudiant comment peut intervenir l’opac l’outil de recherche pour trouver des articles, je décode pour lui l’outil de recherche. C’est une action de décodage pour rentre l’outil de recherche accessible à l’étudiant, pas pour rendre accessibles les articles eux-mêmes. Est-ce là une action de médiation ?

Donc (comme tout à l’heure) y a-t-il médiation dès lors qu’il y a décodage ?

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7 Commentaires
  1. B. Majour permalink
    22/10/2013 12:44

    Bonjour Lully

    Quand j’explique à un étudiant comment peut intervenir l’opac l’outil de recherche pour trouver des articles, je décode pour lui l’outil de recherche. C’est une action de décodage pour rentre l’outil de recherche accessible à l’étudiant, pas pour rendre accessibles les articles eux-mêmes. Est-ce là une action de médiation ?

    Donc (comme tout à l’heure) y a-t-il médiation dès lors qu’il y a décodage ?

    Bonne question.
    Jetons un peu de charbon réactif sur ton feu réflexif.

    Donc, tu veux dire que quand tu lui indiques (à l’étudiant) l’endroit où se trouve un document en rayon, il y a médiation ?
    Quand tu lui décodes l’adresse du document, ce qui lui permet d’accéder aux documents, tu es en pleine médiation ?

    Si on part de ton postulat initial : médiation = résolution d’un conflit.
    Ça veut dire que l’ignorance est génératrice de conflits, ou conflictuelle.

    L’étudiant ne sait pas faire, alors tu lui montres comment faire… résolution d’un conflit d’ignorance.

    Ça pourrait nous mener à l’idée de compliquer/complexifier encore plus tout notre système de codification ou d’Opac(système de recherche) pour faire de la "médiation" en permanence. ;-)

    Autre angle d’approche.

    Est-ce qu’un professeur est un médiateur ?

    Si tu me réponds non, ton procédé de médiation professoral ne l’est pas non plus.
    Si tu me réponds oui, alors j’ai l’impression que renseigner un passant dans la rue pour lui indiquer son chemin devient de la médiation au sens où tu l’entends.

    Pas simple cette notion de médiation basée sur le conflit.

    Parce qu’à la base, tout est conflit et résolution de conflits.
    Se lever le matin, pour aller bosser, c’est conflictuel.
    Le patron serait-il un médiateur du travail ?
    Oui ? Non ? NSP ?

    S’il est ouvert et engageant, sans doute. Mais s’il est tout l’inverse, il est partie prenante du conflit !

    Idem pour le bibliothécaire. Ouvert et engageant, aidant, il est médiateur. Et, si tout l’inverse, il devient composante du problème.
    Comme un Opac mal fait, comme une codification ou une signalétique mal conçues, peu claires.

    Alors médiation ou pas médiation ?

    Cherchons ce qu’est un enseignant médiateur, ou un professeur médiateur.

    http://gamosse.free.fr/socio-construct/Rp70130.htm (enseignant médiateur)
    ou

    http://francois.muller.free.fr/diversifier/mediatio.htm

    Les principales étapes qui marquent la démarche d’accompagnement sont d’après Gérard Wiel : écouter/clarifier/préparer/aider à la décision.
    L’accompagnement est lié au projet, à la demande et à la liberté d’agir. L’accompagnateur est un médiateur.

    Tiens, à se demander si tu n’as pas – dans ces deux lignes – les sept critères de la médiation.

    Ce qui permettrait de répondre à ta question.

    Le premier site est plus direct :

    L’enseignant est médiateur à deux niveaux :

    • entre le savoir et les élèves ( c’est lui qui connaît l’objectif conceptuel visé et qui animera le conflit socio-cognitif en fonction de cet objectif.)

    • entre les élèves eux-mêmes ( c’est lui qui anime le conflit socio-cognitif et qui gère les prises de paroles des élèves.)

    Ici, j’ai l’impression qu’il faut connaître l’objectif conceptuel visé, et animer des conflits socio-cognitifs… donc, ne pas répondre directement à la question de l’étudiant.

    Dans les deux cas, je crois que ça répond à ta question finale.
    Ce n’est pas de la médiation.

    On est dans du renseignement.

    Car, pour être dans de la médiation, il faudrait qu’il y ait "projet" : L’accompagnement est lié au projet et L’enseignant médiateur… c’est lui qui connaît l’objectif conceptuel visé.

    Ce qui amène à penser : quel est le projet visé par la bibliothèque ?
    Quel est le projet visé par le bibliothécaire ?

    Bien cordialement
    B. Majour

  2. memoire2silence permalink
    20/12/2013 17:28

    Bonjour Etienne,

    Intéressants des deux billets (dont celui avec le désir mimétique)… Je viens de me procurer le bouquin de René Girard pour approfondir…

    Cette notion de médiation – numérique – me pose de plus en plus de problèmes, ce qui est normal car je dois écrire une politique de médiation numérique pour le réseau des médiathèques de Strasbourg et que j’aimerai passer des théories très intelligentes que je lis à droite et à gauche à un modèle pratique et opérationnel ;)

    J’étais à une journée sur la médiation culturelle et artistique récemment – (http://www.observatoire-culture.net/rep-rencontres/rub-rencontre/ido-113/la_mediation_artistique_et_culturelle_dans_les_projets_de_territoires.html) et il y avait une des responsables de cette association : http://www.mediationculturelle.net/

    Pour info… intéressant…

    Bonnes fêtes,
    Franck Queyraud

  3. 22/12/2013 18:10

    @Franck : merci pour ces deux liens, que je prendrai le temps de découvrir pendant les vacances. Par ailleurs, il faudra que nous restions en contact dans les prochains mois, car j’ai reçu à peu près la même commande de mon cote.

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