Electre ou la scénarisation de l’inconscient collectif

Electre, par Jean Giraudoux Je réfléchis en ce moment à une formation à Electre auprès des collègues en BU. Quelques échanges sur Twitter m’amènent à expliciter mon objectif.

Lorsque j’avais participé à la formation d’étudiants à diverses bases de données (et à la vertueuse “méthodologie documentaire”), j’avais essayé de reprendre l’angle d’approche en scénarisant la recherche : au lieu d’expliquer les bases et les principes d’une “bonne recherche”, j’avais mis tout ça sous forme de cas pratiques (genre : vous vous trouvez dans telle situation –> vous avez besoin de tel outil).

Las ! Les étudiants ne s’étaient pas plus appropriés les cours qu’avant. Ce fut un échec.

Mais une formation/présentation sur Electre, c’est un peu particulier : elle est assurée auprès de collègues.

Je ne suggère pas par là qu’ils écouteront plus attentivement la leçon. Nul prof n’a droit à l’attention de ses auditeurs, il est contraint d’admettre qu’il lui faut la mériter à chaque seconde. Bref, la scénarisation n’est pas plus légitime parce qu’elle s’adresse à des professionnels de l’information.

Mais Electre est un outil de travail commun, où d’ailleurs il est possible de travailler en commun. Généralement, ce sont les acquéreurs qui s’en servent, et généralement au sein d’une bibliothèque les acquéreurs sont plusieurs. Ils n’achètent pas dans les mêmes domaines, certes, mais il y a nécessité de travailler en commun dès qu’une commande passée au fournisseur regroupe la sélection de plusieurs personnes.

Une formation Electre, ce n’est pas seulement 2 heures passées à montrer les fonctionnalités d’Electre : chercher un titre, faire une veille thématique, charger un lot d’ISBN, personnaliser ses paniers, etc. Ce doit être aussi l’occasion de proposer une organisation du travail autour de cet outil visant :

  • ménager le temps et les efforts
  • optimiser les possibilités de l’outil au regard des contraintes et des pratiques internes
  • éviter le gaspillage du papier par un transfert de l’information
  • etc.

Bref, une telle formation doit déboucher sur une réflexion (avec les personnes formées) autour des flux de données pour les acquisitions. Parce que ce n’est qu’à ce moment-là qu’une telle réflexion (préparée par le formateur) peut avoir lieu.

Parce que si une formation Electre n’est qu’une présentation de l’outil, on continuera à avoir :

  • des paniers dans tous les sens
  • des dossiers non rangés
  • de vieux paniers thématiques que personne n’ose supprimer
  • de vieux dossiers nominatifs que personne n’ose supprimer
  • de vieux dossiers/paniers avec un nom ésotérique (par exemple : FC 2) moisissant au vu et au su de tous

Bref, il me semble normal de concevoir une formation à Electre comme une formation à un SIGB : dans une optique d’usages.

Maintenant, si vous n’utilisez Electre que comme support à LivreHebdo (vous cherchez titre à titre dans Electre les ouvrages repérés dans LivreHebdo), pour faire du copier-coller champ à champ d’Electre vers votre SIGB, évidemment, tout cela n’est pas nécessaire.

NB (pour changer des PS) : je n’ai jamais été acquéreur, je n’ai jamais acheté un seul bouquin pour aucune bibliothèque. Beueueuh !…

Formation des L1 – trop ou pas assez ?

Les agents des bibliothèques de l’UPMC-Paris 6 forment des L1, des M1, et des doctorants à la recherche de documentation, et plus largement à la maîtrise de l’information.

C’est un enjeu dramatique pour les L1 : nous avons droit à deux heures, 1h de cours, 1h de TD. Et ensuite on ne les revoit pas avant leur première année de Master. Donc en une heure, nous devons leur donner un bagage de compétence pour chercher, évaluer, valider une information, qui devra leur servir pendant leurs trois années à venir.

Cela veut dire plusieurs problèmes :

  1. En une heure, qu’est-ce qu’on peut bien avoir le temps de leur raconter ?
  2. Ils arrivent en connaissant Google, dont la recherche apparemment spontanée ne remet pas leurs pratiques de recherche en question (ils sont toutefois mieux armés qu’il y a trois ans, pour ce que j’en vois).
  3. Entre les L1 et les L3, la différence de besoins documentaires est assez importante.

Le support de cours qui en résulte est ici. On leur parle de :

  • Méthodologie documentaire (faire une recherche = réfléchir d’abord)
  • Recherche de livres dans le catalogue de la BU
  • Recherche d’articles (Periodic ou Pascal, au choix)
  • Recherche de livres dans le Sudoc

En une heure, c’est déjà trop. On devrait se limiter aux deux premiers points. Mais alors, que feront-ils dans un an ou deux ? Donc on leur parle du Sudoc et de bases d’articles, dont je sais que, si j’étais à leur place, j’oublierais le nom et le mode d’emploi immédiatement.

Il faudrait donc pouvoir les revoir en L2, voire aussi en L3. Et leur rappeler les acquis, puis rajouter un contenu supplémentaire.

En l’état, j’ai vraiment le sentiment de ne pas servir à grand chose…

Encyclopaedia Universalis vs Wikipédia

Non, je ne ferai pas le panégyrique de l’une au détriment de l’autre. Je ne rappelerai même pas les différences de contenu : tout ça se trouve déjà ailleurs, moult fois.

En revanche je crois que, pour la plupart des bibliothécaires du moins, il est temps d’ouvrir les yeux : ce n’est pas parce que son contenu est unique que nous essayons à tout prix de vendre à nos étudiants l’Universalis, c’est parce que nous-mêmes l’achetons, et que ce serait du gaspillage si on ne s’en servait pas.

Cessons donc de polémiquer sur l’inégalité de contenu entre les deux encyclopédies phares. Voyons plutôt ce que cela peut signifier en terme d’usage.

Je note au préalable que les bibliothécaires ne sont pas forcément bien placés pour le faire : utilisateurs peu fréquents de l’Universalis, ils ne sont pas toujours les mieux à même de se rendre compte que le bénéfice de l’une est tout simplement ni moins bon ni moins mauvais que celui de l’autre, mais fondamentalement différent.

Google ou Exalead ? Universalis ou Wikipédia ? A chaque fois la réponse doit être : ça dépend du contexte. Voyons ce qu’il en est pour les encyclopédies.

[Rq : pour que les deux puissent être traitées à égalité, il est évident que les utilisateurs doivent avoir accès aussi facilement à l'une qu'à l'autre. Donc proposer un service d'accès distant (par exemple par proxy) à ses lecteurs]

1. Synthèse et analyse

Première constatation : les articles de la Wikipédia se comptent par millions. Mais il faut ajouter immédiatement ceci : même si l’Universalis multipliait le nombre total de ses mots pour atteindre celui de la Wikipédia, jamais elle n’aurait le même nombre de pages.

La physique quantique correspond à un article pour la Wikipédia, avec des rebonds multiples vers d’autres articles, dont – par exemple – l’équation de Schrödinger.

Dans l’Universalis, il n’y a pas d’article consacré exclusivement à cette équation. En revanche il en est question dans plusieurs articles : Mécanique quantique, Chimie théorique, etc.

Donc la Wikipédia propose un accès plus direct à une information précise (pour ladite équation, rappel de la formule et de ce qu’elle signifie). Et l’Universalis propose un accès systématiquement remis en contexte. Elle “force” le lecteur à passer par tout le contexte pour accéder à l’information.

On voit bien là qu’il ne s’agit pas de dire qu’une solution est meilleure que l’autre. Elles répondent à des démarches différentes, voilà tout. Encore faut-il bien sûr que l’internaute soit conscient de sa propre démarche, et se tourne en connaissance de cause vers le bon outil.

2. Encyclopédie datée et encyclopédie en devenir

Pour les besoins d’une formation auprès de L1, j’ai pris la métaphore suivante pour expliquer les différences de contenu entre livre, encyclopédie et article.

Partons de la planète Mars, telle qu’elle existe, avec ce qu’on sait d’elle et ce qu’on ignore.

La planète Mars

La planète Mars

Ce qu’on sait d’elle représente une partie de sa “surface” (une partie de ce qu’elle est). Donc on peut imaginer un livre sobrement intitulé Mars, faisant à une date donnée le point sur l’intégralité des connaissances acquises au sujet de cette planète.

L’article “Mars” d’une encyclopédie “classique”, c’est un document qui s’efforce d’aborder de manière homogène tous les aspects de cette connaissance. En plus concis, avec des vides.

Des articles de revues repoussent la limite des connaissances, font des incursions dans l’inconnu. Ils supposent les connaissances “de base” déjà sues de leurs lecteurs et n’y reviennent pas.

Face à ce schéma, la Wikipédia pourrait s’envisager ainsi :

  • des connaissances concises sur Mars
  • des carences dans certains aspects de ces connaissances, qui attendent d’être comblées par un futur internaute (qui, passant par là dans deux heures ou deux ans, s’écriera : “Mais ! … Il manque toute la podologie martienne !”)
  • une réactivité beaucoup plus grande face à la parution d’articles, donc quelques excursions hors du champ des connaissances “de base”
  • quelques erreurs, plus ou moins rares selon les domaines, qui sont en-dehors de la “vérité” sur Mars.

L’Universalis est marquée par le cycle traditionnel des éditions : son contenu date de …. C’est une encyclopédie datée.

La Wikipédia, elle, est une encyclopédie en devenir, dans l’attente du complément sur ses carences.