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Is this an iPad World ?

12/06/2010

A force d’y réfléchir (de manière très intrusive chez Daniel) la question des iPad a fini par me sembler intéressante. Dans quelle mesure peut-on en tenir compte pour la vie, les missions, l’organisation des bibliothèques ?

Je vais poser la question différemment (sur le modèle que évoqué dans ce billet) :

Imaginons un monde rempli d’iPad, ou tout au moins de liseuses permettant de surfer aussi sur Internet. Imaginons que ce monde n’a pas (encore) de bibliothèques. De quoi aurait-il besoin ?

Commençons par ramener cela aux raisons d’être initiales des bibliothèques : fournir de la documentation pour

  1. compenser le prix du mètre-carré à Paris
  2. compenser la rareté des documents
  3. compenser la cherté des documents

A quoi s’est rajoutée plus récemment la mission suivante : apprendre aux lecteurs à chercher l’information ou la documentation adéquate (disons plutôt que, si elle existe depuis longtemps, elle a été identifiée comme telle plus récemment. A l’origine, il ne s’agissait pas de lui apprendre à chercher l’info, mais de la lui fournir en conservant la maîtrise des outils de recherche).

Déjà à ce stade, nombre d’entre vous voudrons reprendre la formulation de ces quatre points. J’espère que nous nous retrouvons tout de même grosso modo sur leur existence, sinon sur leur définition précise.

Dans un monde d’iPads, que deviennent ces quatre besoins ?

Le prix du mètre-carré

Ce n’est pas négligeable : même si j’ai envie de me faire un cycle polars américains ou heroic fantasy, même si j’ai les moyens de les acheter, je n’aurai pas forcément envie de les avoir toujours en face de moi, occupant des étagères où mon intégrale de Dostoïevski (pardon : Dostoevskij) ne trouvera plus de place.

L’iPad résout définitivement le problème…

La rareté du document

C’est une complète inconnue. Peut-on croire que dans 10 ans (comptons dix ans pour que la France entière soit recouverte de liseuses comme elle l’a été de téléphones portables) toute la documentation possible soit accessible par ce média (donc numérisée) ?

Peut-être. C’est très incertain. Ce qui me semble beaucoup plus assuré en revanche, c’est que dans 10 ans tout ce qui ne sera pas accessible de manière numérique ne sera pas recherché. Les étudiants qui aujourd’hui se contentent de la Wikipedia, sont les chercheurs de demain. La production des 10 années passées, plus toute la documentation antérieure déjà numérisée, leur semblera certainement plus que suffisante.

Et j’ai tendance à penser que c’est légitime : ce qui n’aura pas été numérisé

  1. aura fait l’objet de nouvelles recherches : les connaissances antérieures auront été actualisées
  2. n’aura pas fait l’objet de nouvelles recherches : le sujet est passé aux oubliettes. Avec tout ce qu’il y aura à lire par ailleurs, pourquoi se rajouter des difficultés supplémentaires ?

La cherté du document

Il y a deux problématiques derrière cet aspect : l’acquisition de la liseuse et l’acquisition des ressources elles-mêmes.

Le premier point est une inconnue : tout le monde, réellement, aura une liseuse ?

Il me semble que la solution du problème est bien plus sociologique qu’économique : dans quelle mesure la liseuse deviendra-t-elle un équipement de base dans tous les foyers ?

Vu l’emballement autour de l’iPad, et si l’on admet que les liseuses finiront nécessairement (sans preuve ni certitude, cela me semble tout de même une nécessité) par s’imposer dans les cartables dès l’école primaire, l’achat d’une liseuse sera vraisemblablement vite aussi fréquent que celui de la télévision (qui devrait décroître) ou du téléphone portable (plusieurs par foyer). Un prix bas favorisera cette prolifération, mais seulement pour l’accélérer, pas pour la permettre.

Cela dit, si nous devons évaluer l’intérêt d’une offre documentaire à destination de ceux qui auront un iPad, combien plus importante serait la mission à l’égard de ceux qui n’en auront pas ! Les familles surendettées, les chômeurs, les immigrés, etc., ou simplement les retardataires qui après seize ans passés à La Trappe ont fini par admettre que cette vie n’était pas faite pour eux.

Le second point (contenu de l’offre et modèle économique) est plus inconnu encore : c’est plutôt mal parti, car ça dépendra apparemment de la liseuse choisie. Il y aura du gratuit, des forfaits, des paiements « à la ressource ». Quoi qu’il en soi, il me semble évident que la bibliothèque continuera de s’immiscer entre le fournisseur et le lecteur, pour assumer (au moins) une partie des dépenses.

La recherche d’information

Si un enfant de deux ans y arrive (une fille, en plus !)…

Plus honnêtement, je ne me rends pas compte des possibilités ergonomiques de ce genre d’outils en terme, non plus de jeu ou de visualisation de photos, mais de recherche d’informations.

Dans les personnes à former, nous aurons sans doute encore pour un moment les parents angoissés, qui vont rester persuadés encore longtemps qu’un intermédiaire est nécessaire pour qu’ils comprennent comment se servir de ces machins-là (qui vont continuer à vivre encore de nombreuses années, et que nous n’avons aucune raison de négliger même si les « jeunes » sont plus vendeurs). J’entends régulièrement des parents d’ados me demander ce qu’il y a sur Facebook ou à quoi sert MSN — alors pourquoi pas le même genre d’inquiétudes pour l’iPad ?

L’iPad ou l’éCrit ?

La navigation dans l’iPad évacue (presque) l’usage du clavier. Celui-ci, et donc avec lui tout le monde de l’écrit, la familiarité des lettres de l’alphabet (rien que ça !) était revenu en force dans le quotidien des jeunes (enfants et adolescents). Chercher de l’info, trouver un document, signifiait :

  • écrire des mots-clés (dans Google)
  • lire le nom de répertoires et de fichiers (dans le système d’exploitation)

L’iPad (et l’iPhone, évidemment) a une tout autre approche d’icônes cliquables, avec aperçu du contenu des fichiers (miniature de photos, etc.). Que signifiera pour ces enfants le passage à l’écrit : l’ouverture à un univers nouveau, ou régression par rapport à la situation antérieure ?

Alternative possible : la recherche ressemblera désormais à ceci :

Sans mot-clé, donc. Mais alors, je me demande si ça ne deviendra pas ça (avec navigation en 3D, naturellement)

Je n’évoque absolument pas le possible avènement des Eloïs, mais simplement une régression par rapport à l’évolution observée ces dernières années de la fréquentation croissante des adolescents avec l’écrit, sous quelque forme que ce soit.

(encore une fois, si je pose la question, ce n’est pas pour valoriser « le bon vieux temps » : cela, j’en parle plus bas)

L’autre mission des bibliothèques

Comme je l’évoquais ici, la bibliothèque est aussi un lieu de rencontre, de séjour, de passage, de stationnement, de squat, pour mille et unes raisons, de la part de lecteurs ou de non-lecteurs.

Un monde d’iPaders (?) a-t-il encore besoin de tels lieux ? Oui si c’est trop petit, pas assez chauffé ou trop bruyant chez eux (mais ils peuvent acheter un casque — d’ailleurs ils en ont tous déjà un)

Sinon, je me demande dans quelle mesure ils auront besoin de se rencontrer (rencontrer les autres, ou se rencontrer). Plus exactement, dans quelle mesure ce besoin justifiera la construction et le maintien de lieux dédiés à cela ?

La question qui se pose alors aux professionnels des bibliothèques est alors : « Au fait, pourquoi je fais ce métier ? » Une fois que vous avez réussi à retrouver la réponse (enfouie dans votre cerveau depuis 15 ans où elle n’a pas resservi depuis…), voyez si vous trouvez une place nouvelle dans un tel monde.

Puisqu’il était question d’enfants

Tout cela est parti d’une vidéo (toujours visible ici) où il était question d’un enfant jouant avec un iPad.

Au passage : je trouve intéressant cet article de Cory Doctorow, et notamment cette phrase : « Offrir un iPad à vos enfants, ce n’est pas un moyen de leur faire comprendre qu’ils peuvent démonter et réassembler le monde autour d’eux. C’est un moyen de leur dire que même changer les piles c’est une affaire de pros. »

Ce à quoi une commentatrice (non, pas de radio : de blog) parle de la « chance » de sa fille de trois ans de pouvoir encore lire sur papier.

Certes, la plupart des ouvrages pourront sans difficulté être transposé sur numérique pour ces mêmes enfants, sans grand dommage. Toutefois :

  1. n’ironisons pas sur le besoin des parents de transmettre les plaisirs qu’ils ont eux-mêmes connus enfants, même si cela n’est plus de mode aujourd’hui : plus personne ne joue aux cerceaux, cette activité a disparu au cours du XXe siècle, remplacée par d’autres. Mais je pense que les parents qui y avaient joué enfants ont dû s’attrister de ne pouvoir le transmettre de même — et je trouve cela normal.

    On ne peut qu’être d’accord avec ce billet de Rémi Mathis concernant la possible disparition du livre : oui une liseuse peut aussi être investie d’une charge affective. Mais il faut aussi admettre qu’aujourd’hui nous avons tous appris à lire sur des livres papiers, qu’on aime bien faire lire à nos enfants les livres qu’on a soi-même lu petits, que les souvenirs sont remplis de livres et non de liseuses, et que c’est l’ensemble de la mémoire qui est ainsi structurée. La nostalgie me semble inévitable, donc légitime.
  2. Précisément dans la littérature pour enfants, des procédés créatifs nouveaux pourront naître grâce au numérique, en terme d’interactivités notamment, mais aussi d’effets esthétiques. Toutefois l’inventivité de certains illustrateurs pour enfants, où les collages, les découpages, les superpositions d’images plus ou moins transparentes, etc., ne passeront pas dans le numérique. Donc disparaîtront ? J’en doute : les films en images de synthèse n’ont pas, je crois, tant menacé le métier d’acteur. Ils ont simplement élargi le champ des possibles.

Je note que certains ouvrages seront sur support numérique comme ils étaient sur support papier : de manière indifférente. Quand c’était sur papier, nul ne s’en indignait. Donc je ne pense pas qu’on doive reprocher forcément aux auteurs que cette approche n’intéressera pas, de ne pas tenir compte pour la production de leur œuvre, du fait qu’elle sera lue sur liseuse.

Tout cela est si vain… mais pas  que !

Toute la réflexion qui précède suppose en quelque sorte que nous savons désormais de quoi l’avenir sera fait, en ce sens que l’iPad serait l’outil ultime d’Apple (et de tous les autres acteurs aussi, d’ailleurs), indépassable, indémodable, inébranlable.

Il est bien évident que non. Et si nous savions déjà à quoi ressemble « l’équipement technologique de base » de tous les futurs foyers, on ne paierait pas si chers des ingénieurs à le concevoir…

J’ai évoqué beaucoup d’inconnues. Ce sont en partie des éléments encore indéterminés, où nous aurions un rôle à jouer dans leu évolution.

Conclusion

J’en suis resté à reporter les missions traditionnelles dans ce genre d’univers. Reste… tout le reste !

Egalement, je n’ai pas parlé de la manière dont nos outils devraient évoluer pour s’adapter à l’ergonomie type iPad : normal, puisque dans ce billet les bibliothèques n’existent pas encore 🙂 La question de Daniel visait en grande partie à cela : à l’heure des applications iPhone et iPad, de leur exceptionnelle ergonomie, que serons-nous en mesure de proposer ?

Je n’en sais rien : je n’ai pas les moyens de me payer ce genre de  jouer, aussi je suis incapable d’élaborer une réflexion sur les possibilités bibliothéconomiques et métadonnesques à partir de là. Je suis tout de même sensible aux arguments évoqués ici ou . Apple ne correspond manifestement pas aux exigences de bidouillabilité que j’évoquais dans ce billet.

Donc si nous devons tendre à cette même facilité d’usage, j’espère que nous n’emprunterons pas les mêmes chemins pour y accéder !

Des applis, des applis, des applis

Ce que nous rappelle surtout cette interpellation de l’iPad, c’est que les utilisateurs de services en ligne vont passer de manière croissante, non pas par des URL, des favoris, etc., mais par des applications, des widgets divers. C’était d’ailleurs un des points forts de la première intervention aux journées Abes 2010.

Mais, comme je le disais sur le blog de Daniel, en réalité ce n’est pas nouveau. Et il n’est pas nouveau non plus que la profession en a conscience, car a proprement parler elle n’en a pas encore conscience. A preuve ce commentaire qui prouve qu’il n’est pas coutumier que les bibliothèques réclament des API Facebook : sinon nos fournisseurs ne répondraient pas que ce n’est pas prévu…

<update>Je me rends compte que j’ai laissé de côté deux aspects essentiels pour les bibliothèques

  1. avant, les métadonnées permettaient d’accéder au document dans un second temps. Avec ce genre d’outil (objet total, concept qui mériterai d’être développé longuement), les métadonnées viennent après le texte initial, et doivent donc se structurer et se proposer différemment. Tout est à revoir !
  2. la lecture est nativement hypertextuelle. Les enfants n’auront plus le souvenir même d’une lecture linéaire. Là encore, les attentes des lecteurs en terme de services seront différentes.</update>
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