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Jusqu’à ce que la mort nous sépare (conte de Noël)

24/12/2010

Il me semblait bien avoir dans mes vieux textes une nouvelle se passant à Noël.

La notion de « conte de Noël » vous semblera peut-être galvaudée, puisque tout ce que j’ai écris de fictionnel contient toujours une certaine dose de sadisme vis-à-vis du lecteur.

C’est en tout cas de bon coeur que je vous l’offre pour Noël🙂

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Jusqu’à ce que la mort nous sépare

Ils font toujours ça, au moment des fêtes, dans les grands magasins : des pères Noëls automates qui font signe aux enfants, dans leur petit parc miniature.
C’est d’une bêtise grotesque, mais les temps changent et il faut bien s’y résigner. Noëls de mon enfance…
La fillette a l’air intimidée. Elle est mignonne. Elle n’a pas l’air encore blessée par la vie. Le Père Noël lui fait peur. Elle regarde autour d’elle, pour voir si un adulte est prêt à la secourir en cas de besoin.
Elle ne m’a même pas remarquée. Dans sa tête, je ne dois pas avoir tous les critères qui définissent les adultes. Je dois être trop amochée. Peut-être que même elle, elle voit que je bois. Pourtant il n’est pas tard, à peine neuf heures du matin.

C’est Noël. C’est la fête des enfants, comme dit l’aumônier. Croirait-il, l’aumônier, que j’ai eu une enfance heureuse ? On peut être heureux en étant pauvre, mais comme on peut être boxeur et manchot : par une lutte sans fin.
Comme dans les contes, voilà. On était pauvre comme dans les contes. On avait faim comme dans les contes. Si je l’avais su, ça aurait sûrement consolé le gosse que j’étais. Mais par manque de chance, je ne le savais pas. Je n’avais pas droit aux contes, je n’avais pas droit aux rêves. Mon enfance, on me l’a volée. Il fallait bien la reprendre autrement, non ?

Tiens, où est-elle ? Ah ! elle court là-bas. Pourquoi court-elle ? C’est curieux, on dirait qu’elle a quelque chose sous le bras. Qu’est-ce… bon, trop tard, elle a disparu au coin. Mais il m’a semblé que… C’est ça : il manque un bras au petit père Noël.

Elle est bien belle, la crèche commune, mais franchement infantilisante, au mauvais sens du terme : au sens où les adultes croient que l’enfant est un être imbécile par essence, alors que ce qui fait l’enfant, c’est sa fraîcheur, sa fragilité, sa naïveté, sa familiarité avec les anges.

Sidérée. Elle a volé le bras du père Noël. Moi, à son âge…
Les temps changent.
D’ailleurs quoi, « moi, à son âge » ? Qu’est-ce que c’était, mes Noëls ? Pourquoi suis-je là à me lamenter sur mes Noëls perdus de mon enfance perdue, alors que je fais tout pour la perdre, mon enfance…

Je sais bien que j’en ai fait souffrir. Mais c’était toujours involontaire : j’aurais bien voulu qu’ils ne souffrent pas. Est-ce ma faute si la nature est mal faite ?

C’était quoi, Noël, quand j’avais son âge ?
Eh bien quoi ! je suis historienne, non ? Donc il faut que j’apprenne à me ressouvenir. Pour savoir ce qu’il faut oublier. Non, pas oublier : pour savoir ce qu’il faut séparer de moi.
Les souvenirs font le présent. Toujours. Et les conséquences sont injustes.
Comment peut-on ne pas comprendre qu’il y a un plaisir à refuser le plaisir que la vie peut proposer ? C’est pourtant ça, à chaque fois. A chaque fois j’y crois, à chaque fois, encore, je me laisse entraîner par quelque chose de plus violent, cette belle violence qui dépasse de loin la volupté.

De toute façon, je n’ai pas vraiment le choix : l’aumônier a dit qu’une bonne conduite pouvait tout racheter, vis-à-vis de Dieu et vis-à-vis des hommes. Pour Dieu, je verrai plus tard. Pour les hommes, c’est sûr que ça m’intéresse, évidemment.

Je me souviens de mon Noël à six ans. Jean était déjà en maison de correction. Papa était déjà parti. On était trois à la maison : maman et son cousin. D’ailleurs, je n’ai jamais su clairement leurs relations exactes, à eux deux. De toute façon, après, ça ne me concernait plus : j’ai eu mes propres problèmes.

Parce que pour l’instant, même en étant philosophe, la situation n’est pas brillante. J’ai horreur de cet endroit. Oui, je sais : tout le monde en a horreur. J’imagine bien que personne n’est fait pour ça. Mais nous, nous sommes particulièrement méprisés, alors que chez ceux qui nous crachent dessus, il y en a de plus mauvais, des assassins et des meurtriers.

Je m’en préoccupe encore, de mes problèmes. La vengeance est essentielle sans doute au corps. Pour une fois, la fameuse sagesse populaire a raison : la vengeance est un plat qui se mange froid. Je suis vengeresse. Et froide.

Gérard, je lui ai parlé de mon problème, mais en réalité il ne connaît pas la cause : juste la conséquence, d’aujourd’hui. Il faudra voir ce qu’il en fera. J’aimerais bien y croire.

Et l’aumônier qui nous fait des promesses si on regrette, etc. C’est sûr que de tous, pour lui on ne doit pas être les plus pénibles. A mon avis même, on est les plus dociles.

Il s’appelait Walter, le cousin. Il n’avait pas d’accent, pourtant. Il est arrivé, un jour, comme ça. Papa était déjà parti. On ne m’avait pas prévenue, on ne m’a rien expliqué. Il est juste arrivé. C’était un peu avant le Noël de mes six ans.

Quand j’y repense, à cette histoire, c’est absurde : qui s’en souvient encore ? Ça fait si longtemps : elle doit avoir la trentaine, maintenant.

Il fait encore froid, dehors. Finalement, je crois que je vais rester encore un peu dans le centre commercial.

Après tout ce temps, j’aimerais bien retourner dehors. Vraiment dehors, je veux dire.

Gérard, comme tous les autres hommes. Tous. Que méritent-ils ? Comme lui, le cousin. Peut-être que je me suis trop confiée à lui. Il était trop gentil.
Walter aussi, il était trop gentil. Le soir de Noël, j’ai reçu une belle poupée.
A la réflexion, je me demande pourquoi il était si gentil. Il n’en avait vraiment pas besoin, il aurait pu faire sans.

Je crois que je me souviendrai toujours du premier soir où j’ai osé. J’ai des principes, pourtant. J’ai été bien élevé, très strictement. C’est peut-être pour ça, d’ailleurs.

Pourquoi ça me revient, toute cette histoire ? Ah oui ! c’est la petite fille et son bras de Père Noël. Peut-être qu’elle veut jouer avec ce bras comme moi avec ma poupée.
Je me souviens. Je suis une historienne, et je sais qu’il y a comme ça des « lieux de mémoire. »
Il s’est approché de moi. Très près.
J’ai eu mal, maman, j’ai eu mal. J’ai eu mal.
Je me souviens. J’ai hurlé, pleuré, j’ai crié. Et j’ai saigné, et les gouttes de sang salissaient le carrelage, et j’avais encore peur que maman me gronde parce que j’avais mis du sang sur le carrelage.
Je me souviens. Je l’ai remercié dans ma tête parce qu’il ne m’avait pas fait saigner sur le canapé, parce que sur le canapé je n’aurais pas pu nettoyer.
Je me souviens comme j’ai eu mal. J’avais tout le corps qui me brûlait, il y avait mon sang et sa sueur et il criait de plaisir et je criais de douleur et c’était Noël et j’avais six ans.

Aucun homme ne peut comprendre, s’il ne l’a vécu, tout cet abandon du corps que l’on ressent en cet instant, ce plaisir tellement inouï que ce n’est pas possible qu’il ne soit pas de Dieu s’Il existe. C’est plus qu’un rêve qui se réalise : c’est l’homme même que l’on sentait vivre en soi qui s’accomplit enfin.

Et maman ne m’a pas grondée. Je n’ai pas compris pourquoi.
Pourquoi ça me revient, tout ça ? Ah oui ! c’est la petite fille qui a volé le bras et que personne n’a grondée.
Il y a eu d’autres fois encore. Là non plus je n’ai pas compté. Je ne peux pas me souvenir de tout.
Mais par contre j’ai soigneusement étudié les maisons closes au dix-neuvième siècle. Les archives de la police sont très riches en renseignements là-dessus.
Mais la police, je savais que ça ne servirait à rien. Je ne pouvais pas me débattre non plus. Les hommes m’ont fait souffrir, c’était eux.

Et quand on a connu ça une fois ! Comment voulait-on que je m’arrête ? A chaque fois c’était une libération de tout ce qui en moi gémissait depuis si longtemps. Non : nul ne peut comprendre s’il ne l’a vécu. Voilà la volupté : à travers le corps, uniquement le corps, accomplir tout l’être comme s’il disparaissait, comme s’il n’était plus que plaisir pur, plaisir et encore plaisir. J’aime encore le souvenir de ses cheveux tremblants, de sa bouche presque souriante, de sa poitrine plate, de son sexe nu et de ses fesses lisses d’enfant abandonnée. Elle était belle et tendre, et je la voulais encore et encore.

Et je me souviens du jour où j’ai décidé que je ne voulais plus souffrir. C’est là que j’ai pris ma première décision d’adulte. J’avais sept ans, deux mois et six jours. Je ne buvais pas encore.

Cette petite fille était si mignonne. Vraiment, je regrette vraiment qu’elle ait pu souffrir. Mais y pouvais-je quelque chose ?

Alors je n’ai plus rien senti. Je ne bougeais même plus. Comme une morte. Je crois qu’il était plutôt déçu.
Je ne sais même plus comment ça s’est arrêté. Il a dû être emprisonné pour autre chose. Et moi je me suis retrouvée en foyer.

Et tout ça qui s’est terminé par la faute d’un voisin indiscret. Les gens se mêlent toujours de ce qui ne les regarde pas.

Mais moi je n’ai pas arrêté. Moi je sais ce que valent les hommes. Bien sûr, il y a eu la période de refus total, où j’ai eu peur des contacts. Je fuyais. Mais la peur : comme la souffrance, ça se maîtrise. Comme le plaisir. Puis j’ai compris, j’ai appris un autre genre de plaisir, dans les « contacts ». La saveur de la vengeance. Reconnaître dans le regard de l’homme la frustration. Ils n’aiment pas se sentir incapables.

Mais je le dirai, à la commission, que je regrette ce que j’ai fait, du plus profond de mon âme, que je souffre de l’avoir fait souffrir et que j’ai tout fait depuis pour me racheter.
Et pourtant, une fois dehors, si seulement je pouvais retrouver la même petite fille…

Je lui ai dit, à Gérard, que je ne sentais rien, que ça me rendait malheureuse. Il m’a dit qu’il voulait me rendre heureuse. Tous les hommes veulent être capables de donner du plaisir.
Mais il n’y arrivera pas. Il ne le mérite pas.

écrit en décembre 2000

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