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Biblioblogs : le clown, le masque et la plume

17/11/2011

[-où l’auteur prouve qu’il peut être long, ennuyeux et bavard sans être technique
-où il profite de l’arrivée d’un tout nouveau biblioblog pour se permettre des commentaires sur le sien
– où, infidèle aux frères Wachowski,  il témoigne de son goût pour les chroniques d’Alexandre Vialatte et les dessins d’animation 3D Pixar, au détriment des productions Disney, des conférences philosophiques et des thèses sociologiques
– où le Diable est le tout autre, au détriment même de Dieu
– et où, au final, personne n’est démasqué
grandeur consécutive d’Allah]

Faisons les présentations

Quatre blogs humoristiques, quatre pseudonymes, quatre masques :

Le pseudonymat dans la biblioblogosphère a vécu. Peu s’en servent désormais. Et même en revenant quelques années en arrière, il est difficile de comprendre, autrement qu’en invoquant le choix personnel de chaque blogueur, pourquoi l’un s’en servait, et un autre non. Une constante pourtant : sur les blogs de type parodique ou humoristique, les auteurs prennent un pseudonyme.

Bien sûr qu’il ne s’agit pas de ça, bien sûr qu’il ne s’agit pas de risque.

Entre gens sérieux, la pitrerie est spirituelle

Il y a dans l’utilisation du pseudonyme, dans notre petit milieu de bibliothécaire, quelque chose qui relève du jeu littéraire.

L’apparition du tout dernier de ces biblioblogs, Notorious Bib illustre une des tendances littéraires sous-jacentes à cette (im)posture.

Sur les 4 biblioblogs humoristiques, tous sont masqués. Donc créer un biblioblog pour faire rire, manifestement, « impose » à son/leurs auteur(s) d’adopter un masque.

La figure qu’il y a là derrière, c’est bien évidemment celle du clown, le clown maquillé au point d’être masqué. Et c’est plus ou moins ce rôle que décide d’assumer le blogueur pour son public (la communauté des lecteurs de biblioblogs).

Ceci est d’autant plus vrai que le pseudonyme choisi se signale comme pseudonyme (ce n’est pas un faux nom) :

  • Melvil Dewey et Jean-Philippe Rameau (pour Couv. ill. en coul.)
  • MisterPamp (Notorious Bib)
  • Le diable (des bibliothèques)

Donc choisir de mettre un masque est particulièrement adapté quand on a le projet de faire rire, et ce d’abord par le choix du masque lui-même, qui participe à ce projet.

avatar TwitterPour ma part, j’ai conservé depuis le début le même avatar Twitter, contrairement à beaucoup d’autres, parce que j’y trouvais une forme de perfection, dont pas d’humour, mais au moins d’esprit :

Le rat (de bibliothèque), écrasé (ratatouille), crie « geeeek« .

La cohérence est trop savoureuse pour que j’en change. Le choix du masque est un plaisir en soi, et ce seul plaisir peut valoir justification.

L’avatar de N0T0Ri0US BiB, c’est le pamplemousse (pour MisterPamp[lemousse], c’est assez logique). Acide et sucré ?

Mon clown et moi : double vie ?

Mais pour en revenir à la figure du clown, elle permet plusieurs choses :

  • Affronter le risque de ne pas réussir à faire rire
    On a vu sur Twitter de nombreuses critiques sur les définitions du Dictionnaire du Diable. Il me semble que ces critiques étaient d’autant plus faciles à exprimer (et à recevoir) que les auteurs étaient inconnus.
  • Laisser tomber le masque le reste du temps
    J’ai ainsi connu quelqu’un dont les textes étaient assez drôles, mais qui paraissait sinistre, en vrai.
    Souvenez-vous aussi de la difficulté d’être clown plutôt que d’en faire un métier : cf. dans Nemo, le poisson-clown obligé de raconter des blagues
  • D’une certaine manière, permettre aisément à quiconque d’endosser ce rôle pour les textes publiés.
    Les textes et l’humour qu’ils véhiculent se diffuse peut-être mieux en étant moins signé.

Ce dernier point sera peut-être plus clair en évoquant deux textes qui ont circulé il y a quelques années :

Ces deux textes ont circulé souvent avec une absence de paternité (surtout pour le premier), ou avec une réappropriation par le diffuseur (qui, en faisant connaître le texte, en assumait l’expérience – je vous renvoie aux autres versions qu’on peut trouver sur Google de cette anecdote de botte d’enfant).

Le texte drôle circule mieux quand il n’a pas d’état civil clairement établi. Il devient creative commons. Les répliques des comédies sont reprises à l’envi dans les cours d’école, bien plus spontanément que celles des autres films.

Encore un monde parallèle

Le discours humoristique, cela se vérifie pour les 4 blogs mentionnés, agit en parallèle au monde réel. Il n’a pas d’action directe sur l’activité des bibliothécaires auxquels il s’adresse, pourtant il tisse un réseau propre, une connivence, qui vient doubler celle qui existe déjà (sur Twitter, Facebook, mais aussi Sucat ou même de visu). Cette connivence (« as-tu lu le dernier billet de Notorious Bib ? ») n’a pas d’existence en-dehors du blog lui-même et de son lectorat.

Et c’est ce réseau parallèle qui justifie lui aussi le choix d’une identité parallèle.

Il est intéressant, pour finir, de noter la contrainte liée à ce choix : un peu trop jeune pour m’en souvenir, j’ignore quelles furent les réactions quand Coluche fit mine de se lancer dans la politique. Quoi qu’il en soit, il est difficile ensuite à la signature du clown de signaler d’autres textes qu’humoristiques et parodiques. Sa légitimité est acquise dans ce domaine, mais pour les autres son identité est tout à reconstruire. Pour ma part, j’ai ainsi trouvé curieux, voire gênant, que le @dicodudiable (compte Twitter) ait émis pendant quelque temps d’autres tweets que ceux initialement prévus au programme (les définitions décalées). C’était gênant parce que la nature du message était brouillée : à quel titre parlait-il.

Autres pistes

J’ai été rassuré, en rédigeant ce billet, de rejoindre (à ma mesure !) les réflexions de Bergson sur Le Rire (consulté grâce à Publie.net, merci à eux d’exister !). Se trouvent en effet au chapitre I plusieurs passages qui font écho à ce qui précèdent, en ne limitant pas le masque comique à la seule figure du clown (la comédie grecque aurait pu être invoquée également) : un des effets comiques majeurs, c’est du mécanique plaqué sur du vivant :

« Suivons donc cette logique de l’imaginaire dans le cas particulier qui nous occupe. Un homme qui se déguise est comique. Un homme qu’on croirait déguisé est comique encore. Par extension, tout déguisement va devenir comique, non pas seulement celui de l’homme, mais celui de la société également, et même celui de la nature.  »
« Revenons donc une dernière fois à notre image centrale : du mécanique plaqué sur du vivant. L’être vivant dont il s’agissait ici était un être humain, une personne. Le dispositif mécanique est au contraire une chose. Ce qui faisait donc rire, c’était la transfiguration momentanée d’une personne en chose, si l’on veut regarder l’image par ce biais. […] Nous rions toutes les fois qu’une personne nous donne l’impression d’une chose. »
« […] les clowns allaient, venaient, se cognaient, tombaient et rebondissaient selon un rythme uniformément accéléré, avec la visible préoccupation de ménager un crescendo. Et de plus en plus, c’était sur le rebondissement que l’attention du public était attirée. Peu à peu on perdait de vue qu’on eût affaire à des hommes en chair et en os. « 

Autre lecture que je n’ai fait que survoler car je n’y ai pas trouvé le volet « clownesque » que j’espérais : la thèse de doctorat
MARCIENNE (M.), Les constructions identitaires du sujet à travers la mise en place de pseudonymes et l’émergence d’un nouveau code langagier via l’outil Internet [En ligne]. [s.l.] : [s.n.], [s.d.]. Disponible sur : < http://tel.archives-ouvertes.fr/tel-00484359/fr/ > (consulté le 16 novembre 2011).
La thèse est centrée sur la notion d’identité double, ce qui ne me contredit pas, mais n’apporte pas d’élément complémentaire à mon moulin.

Enfin, j’ai très peu parlé des avatars, mais il est certain que, choisis consciencieusement, ils disent quelque chose de leur propriétaire davantage qu’une simple photo, et là encore participent au projet de création. Son usage nous ramène donc à la pratique de la représentation par attributs plus que par ressemblance, démarche de figuration généralisée au Moyen âge, où les attributs disent suffisamment de la personne pour n’avoir pas besoin de ressemblance.

Otton III - Enluminure de l'abbaye de Reichenau (Évangéliaire d'Otton III, v. 1000, Bayerische Staatsbibliothek, Munich) - image Wikimedia

Louis de France, duc de Bourgogne - par Hyacinthe Rigaud - conservé au Château de Versailles, 1er étage - Grand appartement du Roi : Salon de l

3 commentaires
  1. 17/11/2011 11:50

    Intéressant, le parallèle que tu fais entre l’anonymat de l’auteur et la réutilisation d’un texte : « Le texte drôle circule mieux quand il n’a pas d’état civil clairement établi. Il devient creative commons. »

  2. 05/12/2011 16:41

    Les clowns m’ont toujours fait peur….ce n’est pas tant le masque que l’exacerbation des sentiments. Mais là, n’est pas le sujet. Quelques petites remarques sur votre message : Qui vous dit que Notorious Bib est anonyme ? Vous ne le connaissez pas, c’est tout. On peut avoir un pseudo et un avatar sans pour autant cacher son identité. Cela ne vient pas pour moi de la fonction « clownesque » seule, mais aussi simplement du fait d’assumer toute écriture. J’ai mis plus d’un an avant de dire qui je suis sur mon blog (non humoristique), alors que je ne le cachais pas vraiment et présentais mon blog en formation ou en cours. Mais l’écrire change la donne. J’ai beau assumer mon nom et mon blog, j’aime utiliser mon pseudo que je décline selon les situations : knitandb, knitandbib, knitandbitch, knitnba…

    Le pseudo-masque est en revanche très utilisé par les clowns limites. On sait qui est « notorious bib » (il ne le cache pas) et on ne sait pas qui est « dico du diable » (il le cache vraiment) ; ça me semble faire une grande différence. Ce n’est pas la fonction « amusante » qui au final est masquée, mais bien la fonction « critique ». c’est dommage !

  3. 05/12/2011 17:00

    @raphaelle : en fait, je suis davantage intéressé (dans ce billet en tout cas) par la « mise en scène » du discours humoristique.
    Dans cette mise en scène, le masque est un élément non négligeable.
    Et il est indépendant du fait que celui qui le porte laisse tomber le masque ou non. Ce que je constate, c’est que dans mon agrégateur je vois passer des billets signés « Notorious bib ».

    En l’occurrence, j’ai une meilleure idée connaissance du Dico du diable que de Notorious Bib. Cela ne change pas mon opinion.

    Un autre exemple : vous pouvez lire un livre de Fred Vargas. Vous pouvez aller sa fiche Wikipedia et constater qu’elle ne cache pas son vrai nom. Pourtant, elle continue de signer Fred Vargas.
    Pourquoi ?
    Parce que ce nom de plume est collé à sa production littéraire et est porteur de sens et de contenu.
    Un dernier exemple : il m’arrive d’avoir envie de relire des livres de Romain Gary, il m’arrive d’avoir envie de relire des livres d’Emile Ajar. Et j’ai horreur des éditions contemporaines qui m’imposent de « savoir » que c’est la même personne
    http://ecx.images-amazon.com/images/I/512X4CQTFXL._SL500_AA300_.jpg.

    Pour finir : je n’ignore pas que la question de l’anonymat, du pseudonymat, et du fait d’assumer son discours est un débat qui revient de temps en temps. Il ne me passionne pas vraiment (parce qu’on a vite fait de savoir qui pense quoi et pour quelles raisons), et ce n’est pas ce dont j’ai voulu parler.

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