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Médiation et désir mimétique : Le bibliothécaire intermédiaire ou médiateur ?

20/01/2014

Faute de contestations suite aux derniers billets, j’entame une série sur la médiation comme situation de désir mimétique. Ce sera souvent assez déconstruit : c’est une pensée en cours d’élaboration. Ces billets sont non pas l’expression de cette pensée, mais leur condition-même. Je pourrais ne pas les publier, certes. Mais j’espère obtenir malgré tout quelques réactions, qui l’aideront à se structurer.

Biblio-webographie ?

Après avoir eu une sorte d’intuition sur la parenté entre médiation et désir mimétique, je me suis assez vite rendu compte que ce parallèle fonctionnait trop bien pour que je  sois le premier à m’en rendre compte.

Le problème est que comme le rôle du médiateur est au coeur du dispositif décrit par René Girard, les recherches sur internet associant « médiation » et « désir mimétique » amènent trop de bruit — cependant que « médiation culturelle » et « désir mimétique » éliminent forcément des réponses pourtant pertinentes.

Bref — grâce à l’outil de recherche Biblioblogs francophones, toujours actualisé — j’ai trouvé un article. Et c’est à peu près tout pour l’instant.

Chourrot, Olivier, « Le bibliothécaire est-il un médiateur ? », BBF, 2007, n° 6, p. 67-71 [en ligne] <http://bbf.enssib.fr/consulter/bbf-2007-06-0067-000> Consulté le 23 décembre 2013
Cet article est cité dans le billet de blog de Bertrand Calenge : « La médiation : concept-clé ou mot-valise ? », 03/01/2012, [en ligne] <http://bccn.wordpress.com/2012/01/03/la-mediation-concept-cle-ou-mot-valise/> Consulté le 23 décembre 2013

Je suis aussi retombé sur ce vieux billet… de moi. Comme quoi ce désir mimétique m’habite…
Remarque : Ledit billet date de novembre 2011 — et en mai 2012 l’épreuve de culture générale de bibliothécaire demandait qui était René Girard. Mon influence est évidente🙂 #lisezmonblog

L’article d’O. Chourrot rappelle mieux que je ne l’ai fait les fondements de la théorie girardienne. Il me permet au passage de me débarrasser de la question que je me posais sur le risque de rivalité en clarifiant une de mes interrogations antérieures (la place, dans un contexte de médiation culturelle, de la violence, que Girard inscrit dans le principe du désir mimétique) : Girard distingue médiation interne et médiation externe. Logiquement la médiation culturelle est toujours de la médiation externe, sans situation de rivalité, donc nous ne sommes pas concernés par la violence qui peut surgir du processus du désir mimétique. Ouf.

La médiation comme désir mimétique : avant tout un outil de travail

Je considère avant tout cette parenté comme une « clé de répartition » pour distinguer ce qui est médiation et ce qui n’en est pas. Ce faisant, il est possible que j’en vienne à alimenter une conception de la médiation qui me soit propre. Pourtant j’ai l’impression pour le moment de retomber systématiquement sur des situations déjà identifiées par tous comme actions ou espaces de médiation.

Je note une différence importante entre mon approche et celle d’Olivier Chourrot : lui ne positionne pas le bibliothécaire comme médiateur. Il explique qu’en fournissant des livres, nous fournissons aux lecteurs des modèles à suivre (comme Don Quichotte, après avoir lu Amadis des Gaules, va s’efforcer de tendre vers le modèle du chevalier parfait).

Je ne suis pas convaincu par cette approche, parce que c’est très peu opératoire dans un contexte universitaire : ce sont des ouvrages sur les molécules et les langages informatiques que nous proposons à nos étudiants et enseignants-chercheurs. L’identification va être complexe !

Donc pour moi, le médiateur est bel et bien le bibliothécaire. Mais il a souvent du travail (sur soi) pour le devenir.

Contours et définitions

Les 2 critères centraux (pour le moment) permettant de dire si une situation inscrit une part de médiation ou non sont ceux-ci :

  1. le médiateur agit comme sujet, et présente (ou prétend présenter) une subjectivité.
  2. le médiateur anticipe le désir des personnes auxquelles il présente un objet désirable. Il ne répond pas à leur désir en le leur fournissant.

La médiation est donc l’anticipation du désir supposé.

Je suis donc tenté de dire (pour le moment et jusqu’à preuve du contraire), que chaque fois qu’une bibliothèque ou un bibliothécaire s’efforce de proposer un objet (ressource, service, etc.) à un lecteur qui ne l’a pas demandé, en espérant susciter son désir, on est dans une tentative de médiation.
Et par ailleurs si le premier point (le médiateur se présente comme un sujet-subjectif) n’est pas vérifié, c’est que la tentative va porter moins de fruits. C’est alors une médiation un peu foireuse, mais c’est bien une médiation quand même.

La médiation n’est pas un mode d’accès

Comme le soulignait en 2007 Yves Alix, la médiation pose question dans un contexte de désintermédiation. Comment faire à la fois de la médiation et de la désintermédiation ? La théorie du désir mimétique permet de répondre.

Le bibliothécaire est un intermédiaire quand son rôle est de donner à accès à la ressource en réponse à une demande (quelle que soit la raison pour laquelle le lecteur demande cet accès).

L’intermédiaire arrive après le besoin, et après l’expression du besoin. Il est donc un échec car il répond à une frustration au lieu d’avoir réussi à l’anticiper. Le lecteur a besoin de lui après avoir essayé d’accéder seul à la ressource. C’est pour anticiper et supprimer cette frustration que le bibliothécaire doit viser à la désintermédiation, qui à terme le rend inutile comme intermédiaire.

(Il reste utile comme désintermédiaire, c’est-à-dire comme personne ayant conçu un dispositif où le lecteur aura accès à la ressource au moment où il en sentira le besoin, sans avoir besoin de passer par celui qui a conçu le dispositif).

Le bibliothécaire est médiateur quand il suggère une nouvelle ressource ou un nouveau service pour lesquels le lecteur n’avait pas exprimé de demande (et quand le lecteur se révèle intéressé, évidemment).

Intermédiaire ou médiateur, selon la personne touchée

Imaginons la tête de gondole d’un libraire qui serait composée de 2 parties :

  • Moitié gauche : le dernier Dan Brown en 30 exemplaires, et quelques autres livres à gros tirages sortis récemment, avec l’en-tête « Meilleures ventes »
  • Moitié droite : un regroupement d’œuvres d’auteurs autrichiens du début du siècle, à l’occasion de la sortie d’une étude sur Vienne en 1900

Moitié gauche : Le libraire sait que X% des personnes qui vont entrer dans sa boutique dans les jours qui viennent viendront pour le dernier Dan Brown. S’il le met en avant, c’est pour leur éviter de se perdre dans les rayons (et éventuellement de se décourager). Il leur facilite l’accès, en s’adaptant à leur demande. C’est une bonne idée, mais ce n’est pas de la médiation (preuve que tout n’est pas médiation, et qu’on peut ne pas faire de la médiation pour des raisons légitimes).

Moitié droite : Le second bloc d’ouvrages lui tient à cœur, et il espère faire découvrir ses auteurs aux lecteurs — les mêmes que ceux de Dan Brown, pourquoi pas ? C’est de la médiation.

Cela dit, si un lecteur de polards contemporains ignorait qu’un nouveau Dan Brown venait de sortir, il va tout de même l’apprendre grâce à cette tête de gondole. Ce qui redevient de la médiation…

A retenir : la condition de la médiation est extrêmement contextuelle (pour le dire autrement : ça va dépendre des gens).

La rubrique « Meilleures ventes », de la médiation foireuse

D’une certaine manière, mettre en avant les « meilleures ventes », c’est vouloir exploiter le mécanisme du désir mimétique. En effet ça incite le lecteur à s’identifier à toute la masse des lecteurs qui ont déjà acheté ces livres, et dont on suppose qu’ils les ont aimés. Bref, le libraire cède sa place de médiateur pour utiliser ses données brutes (chiffres de vente) et faire émerger la figure d’un « lecteur type » auquel le nouvel entrant va facilement s’identifier.

Ce sont donc les acheteurs antérieurs qui sont donc mis en avant comme médiateurs (à leur insu).

C’est une position idéale : le lecteur antérieur ressemble de manière bien plus convaincante à un alter ego du possible acheteur. Il fera un meilleur médiateur.

Mais en réalité, ça ne peut pas fonctionner de manière parfaite parce que

  • ce lecteur-à-imiter est absent
  • la vitrine affiche les « meilleures ventes », et non les « meilleurs achats ». C’est donc bien la librairie qui parle, qui met en avant ces livres. Le nombre de ventes ne dit rien de l’appréciation du lecteur.

Je sais que ce dernier point peut paraître négligeable. Je rappelle donc que : le désir mimétique est censé être une vérité anthropologique (en gros : le désir, ça fonctionne comme ça, on peut pas y couper). La médiation, dans un contexte professionnel, est le projet de s’appuyer sur ce mécanisme pour stimuler, orienter (ou contrôler) le désir du lecteur. Ce projet doit donc se doter de l’ensemble des outils disponibles pour être le plus opérationnel possible.

Or avec une rubrique « Meilleures ventes », on ne sait finalement pas qui est le médiateur : est-ce le libraire ou ses acheteurs ? A qui suis-je invité à m’assimiler ?

En revanche l’idée de céder la place à de vrais lecteurs pour leur laisser tenir le rôle de médiateurs doit être une des pistes de réflexion, pour les libraires et pour les bibliothèques. Je compte bien y revenir ultérieurement.

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