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Propositions éparses pour un opac LRM

25/11/2019

La 4e journée du groupe Systèmes & Données de la Transition bibliographique, qui s’est tenue à la BnF le 15 novembre, fut riche d’interventions toutes très intéressantes. Je ne compte pas faire une synthèse complète de cette journée, d’autant que les supports et les vidéos seront prochainement en ligne, mais revenir sur l’une d’entre elles, qui m’a semblé très stimulante : les résultats d’une étude menée par une équipe de l’Abes, et présentée par deux collègues.

Dans le programme, il s’agit de la présentation désignée sous la forme suivante :

  • Etat des lieux international et perspectives sur la visualisation des données (Maïté Roux et Raphaëlle Poveda, membres de l’étude Labo sur la visualisation des données selon LRM, ABES)

Ces deux collègues ont passé en revue un certain nombre d’interfaces de consultations de bases de données FRBR (ou non-FRBR mais utiles pour la réflexion), y compris expérimentales, pour présenter ensuite plusieurs schémas et proposer certaines modalités de navigation dans ce qui serait un catalogue LRMisé.

J’ai trouvé cette présentation particulièrement stimulante parce qu’elle m’a permis de prendre conscience que j’avais une certaine vision des choses. Ou plutôt prendre conscience que, loin d’avoir une vision globale, cohérente d’une telle interface, j’avais certains principes inconscients, qui allaient à l’encontre ou en appui de ce qui était présenté.

Je souhaite donc faire état de ces principes, qui puissent alimenter la réflexion, voire la discussion, pour ceux que cela intéresseraient.

Doit-on tout réinventer ?

Le coût incontestable (humain, financier, psychologique, technique, etc.) de la Transition bibliographique risque de nous donner envie de tout bouleverser côté interface : c’est vrai, après tout, vu les efforts qu’on fait, ce serait dommage qu’à la fin l’interface ressemble beaucoup à ce qu’il y avait avant !

Sauf que c’est oublier deux choses :

  1. il y a un horizon d’attente des lecteurs. Plus exactement, il existe des pratiques extrêmement fortes en terme de recherche d’informations. De ces pratiques découlent des attentes. Ces attentes ressemblent beaucoup à une liste de résultats Google (qui n’est pas seulement une liste à plat de liens vers des documents web)
  2. il faut repartir sereinement des besoins qu’on souhaite combler, des services que l’on souhaite rendre.
    L’objectif d’un catalogue de bibliothèque est de rendre un certain service, pas de donner à voir les efforts accomplis pour concevoir ledit catalogue.

Bref, une interface de recherche (et de résultats) qui ressemblerait à rien de connu serait vite déserté.

En réalité, il faut absolument que :

  • les interfaces à venir soient rapidement réappropriables par les internautes
  • donc qu’elles conservent une continuité ergonomique avec les catalogues existants (enfin, avec ceux qui ne perturbent pas les lecteurs)
  • qu’elles bénéficient de fonctionnalités discrètes mais formidables, qui seraient impossibles avec les données des catalogues actuels

Autrement dit : repartons de ce que nous n’arrivons pas à faire aujourd’hui, qui rendrait tellement service aux lecteurs en recherche d’informations et de documentation, et qui justifient toute la Transition bibliographique.

Pas plus, pas moins.

Un des risques est d’arriver à se faire plaisir avec des résultats très expérimentaux, hyper interactifs, mais complètement déconcertants.

Et n’oublions pas que, même si cette conversion des catalogues demande beaucoup d’efforts, de temps, etc., elle n’est qu’une des dimensions de la Transition bibliographique : l’autre, c’est la diffusion des données sur le web (de données), et je pense qu’il faudra que j’y revienne à l’occasion. Par ailleurs, nous ne transformons jamais que nos catalogues de bibliothèques. Donc une large partie de nos usagers ne se rendra jamais compte que nous avons passé toutes ces années à revoir de fond en comble un outil dont ils ignorent même qu’il existe : ils vont toujours directement voir dans les rayons.

Une recherche dans un catalogue doit rester une recherche documentaire

Pour avoir assuré un certain nombre de formations sur le thème « Web sémantique et bibliothèques », j’ai bien en tête l’enjeu suivant :

Ce qui intéresse les lecteurs, ce sont des oeuvres / auteurs / thèmes ; ce qu’affiche un catalogue, ce sont des documents. Un internaute qui cherchera « Harry Potter » se retrouvera avec 8 pages de résultats, sans manière simple (en 2 ou 3 clics) de préciser le numéro de tome (et éventuellement la langue et le support) de prendre un des exemplaires papier du volume 6, quelle que soit son édition et sa page de couverture.

Bref, in fine c’est quand même bien un document qu’il espère avoir dans ses mains à la fin. Même si son point d’entrée était un auteur (« on m’a dit de lire du Dennis Lehane, il paraît que c’est bien »), il s’attend à trouver des ressources documentaires (livres, DVD, jeux vidéos, peu importe).

Donc si on lui refourgue des entités sous prétexte que c’est ce que contient le catalogue (celui de demain), il va vite être perdu. Autant que celui d’aujourd’hui auquel on ne peut proposer que des notices bibliographiques, c’est-à-dire des produits éditoriaux.

En ce sensdata.bnf.fr n’est pas un bon modèle d’interface de catalogue (j’y reviendrai) : on y trouve sur le même plan des thèmes, des lieux, des périodiques, des oeuvres, des auteurs, des dates.

La liste des résultats doit exploiter ces entités pour faciliter la vie de l’utilisateur (cf. les 5 actions du modèle FRBR : trouver, identifier, sélectionner, explorer, obtenir), mais pas nécessairement afficher ces entités sous prétexte que c’est ce que la base de données connaît. Si ces entités ne facilitent pas les actions ci-dessus, il est contre-productif de les mettre en avant.

Qu’est censé apporter le modèle FRBR à la navigation dans les catalogues ?

Prioritairement, le regroupement par oeuvres des x éditions d’un même roman, d’une même symphonie. Tant que l’interface ne rend pas ce service là, il est inutile d’aller plus loin.

Les regroupements de commune, les intercommunalités se multiplient, elles se dotent d’équipements culturels communs : les réseaux de bibliothèques fusionnent leurs catalogues. On sait tous que la majorité des oeuvres intellectuelles produites par l’esprit humain n’est éditée qu’une fois (thèse, livre d’actualité, roman jamais réédité). Mais les emprunts portent beaucoup sur les gros succès : en lecture publique les romans réédités plusieurs fois en édition de poche ; en bibliothèque universitaire les manuels réactualisés chaque année.

Or dans un catalogue de bibliothèque, et à plus forte raison s’il s’agit d’un réseau de bibliothèques, chaque établissement est susceptible d’avoir une édition différente des oeuvres qui ne cessent d’être empruntées, usées, rachetées, etc.

C’est pour éviter les 8 pages de résultats de Harry Potter qu’on met en place le modèle LRM

Certes, le modèle LRM prévoit plein d’autres choses aussi (les adaptations en film ou pour la jeunesse, etc) mais si cette simple possibilité de mettre sous une notice chapeau toutes les éditions d’une oeuvre n’est pas correctement prévue, le reste me semble bien vain.

Et la tendresse disponibilité, bordel ?

Une fois que toutes les éditions de Madame Bovary sont sous un même en-tête, qu’est-ce qui va m’intéresser le plus souvent ?

  • La bibliothèque de retrait (si le réseau propose un service interne de transport des documents, c’est cool, ce critère là devient indifférent)
  • La disponibilité1 du document
    Une fois que j’ai identifié l’oeuvre qui me convient, je veux pouvoir disposer d’une édition disponible (sans emprunt en cours)

Or, facétieusement, l’Abes et la BnF ne devraient surtout pas servir de modèle pour réfléchir sur une interface LRM, dans la mesure où ni pour l’une ni pour l’autre la notion de disponibilité n’est pertinente : l’Abes ne gère pas les collections qu’elle signale ; la BnF ne prête pas les siennes.

La place des expressions ?

Les expressions nous embarrassent un peu. D’abord, elles n’ont pas d’équivalent auquel se raccrocher dans nos catalogues. Ensuite, conceptuellement elles flottent entre l’acte créateur de l’artiste et l’acte d’accueil du lecteur.

Leur existence dans le modèle LRM, justifiée, est due au fait qu’elles mutualisent la même information pour une série de manifestation. C’est bien la même traduction de Moby Dick par Jean Giono dans ces 4 éditions successives.

Donc il est utile de les gérer dans nos catalogues. Cela ne veut pas dire les afficher en tant que telles : plutôt se demander comment limiter au maximum l’arborescence pour le lecteur qui descend progressivement dans l’arbre FRBR, de l’oeuvre (qu’il a bien identifiée) à l’exemplaire disponible, sans lui imposer la prise de conscience qu’il y a un niveau expression pour parvenir de l’un à l’autre.

Concrètement, pour moi dans la plupart des cas seuls les niveaux Oeuvre et Manifestations seront visibles. Les expressions seront là pour manipuler la liste des manifestations au sein d’une oeuvre.

Si je repars de l’affichage actuel de data.bnf.fr, qui est une bonne interface de navigation quand même, les expressions n’existent pas pour le moment : elles font semblant d’exister dans les données RDF (je peux détailler si ça intéresse quelqu’un), et sont inexploitées dans l’interface web.

Mais si les expressions étaient correctement renseignées, on pourrait envisager une page d’oeuvre sous la forme suivante :

Page actuelle de Moby Dick

Page possible de Moby Dick (du point de vue des expressions, sans parler des adaptations cinématographiques) :

L’ajout des filtres, au dessus de la liste des manifestations, vient directement des expressions, et pourrait être revue pour s’affiner selon les besoins (précision sur le traducteur français, une fois qu’on aurait choisi la langue française), etc.

Je ne suis pas ergonome, donc je ne vais pas trop préciser comment ça pourrait fonctionner sans embrouiller le lecteur. Mais il me semble assurer qu’ajouter une imbrication sera juste fatigant.

Une navigation à plusieurs niveaux

Cela nous amène à une liste de résultats à 2 niveaux :

  • une première recherche qui renvoie une liste d’oeuvres (au sens LRM)
  • quand on clique sur une oeuvre, on arrive sur une page façon data.bnf.fr, avec une liste de manifestations surmontée de filtres, et un ensemble de filtres conçus en fonction des besoins identifiés des lecteurs (suggestion simplifiée : la date de publication sera plus importante en bibliothèque universitaire ; la disponibilité le sera davantage pour la lecture publique)

Moteur de recherche et indexation

Le problème de cette liste d’oeuvre comme premier niveau de réponses, c’est qu’un internaute peut tout à fait chercher un ISBN, ou une combinaison Titre-Auteur-Date. Ainsi un collégien qui doit lire Tristan et Iseut dans la collection Folio Junior (consigne du prof) va fournir des informations relevant à la fois de l’oeuvre et de la manifestation.

Comment cela peut-il fonctionner ?

En terme d’affichage de premier niveau (liste des oeuvres), j’ai une hésitation sur la pertinence à faire apparaître, sous les métadonnées de l’oeuvre (Tristan, Béroul, XIIe siècle) un extrait de la manifestation qui explique l’apparition de l’oeuvre suite à la requête (façon Google) :

En revanche il faut que la manifestation soit bien identifiée comme pertinente suite à la requête parce qu’elle répond à tous les critères (titre de l’oeuvre + nom de la collection). Et que lors de l’affichage de la page Oeuvre, cette manifestation ressorte rapidement (en tête ? en couleur ? les deux ? ).

Comment, pour la première liste de résultats, indexer une telle combinaison Oeuvre + Expression + Manifestation ? Pour l’instant, il me semble que ça nécessite, pour l’indexation, que l’entité réellement manipulée par le moteur de recherche soit (encore) la manifestation : une manifestation enrichie des informations d’expression(s) et d’oeuvre(s).

Sur une requête donnée, le moteur identifie plusieurs manifestations contenant toutes les infos recherchées (que ces infos soient directement dans la manifestation, comme la collection ou le nom de l’éditeur, ou dans le segment expression/langue, ou dans la partie oeuvre/auteur). Ensuite, pour l’affichage, il affiche ces manifestations en les regroupant par oeuvre et en n’affichant que les métadonnées de niveau Oeuvre.

Conclusion

Aucune. Ce sont, je le redis, des idées éparses et sans légitimité particulière du point de vue des compétences. J’espère qu’elles sont cohérentes entre elles mais ce n’est même pas garanti.

Je terminerai tout de même sur une recommandation : aller consulter, dès que ce sera en ligne, la présentation à l’origine de ce billet. Elle contient un tour d’horizon de plusieurs plates-formes de diverses sortes et périmètres, ainsi que bon nombre de propositions très intéressantes.

——————————

↑ 1. Je sais que, notamment dans le monde universitaire, l’année et la mention d’édition importeront aussi. Mais dans les cas où on a affaire à la même expression, l’année et la mention d’édition perdront tout de même une certaine valeur. Et puis comme je travaille depuis 3 ans à la BnF, laissez-moi me préoccuper davantage de la lecture publique

 

4 commentaires leave one →
  1. Héloïse L. permalink
    29/11/2019 10:53

    Salut Etienne, je suis absolument d’accord avec toi sur la façon d’exploiter les expressions dans les OPAC comme des filtres/facettes pour naviguer entre les manifestations d’une œuvre et permettre au lecteur de comprendre tout de suite à quoi il a affaire. C’est en effet le premier intérêt du modèle LRM que d’éviter les 8 pages de notices biblio…
    Mais il me semble que les relations entre œuvres (et expressions, mais celles-ci seront exploitées autrement) sont également très intéressantes et devront être visibles au premier plan dans nos OPAC : adaptations, dérivations, sujet (critique), etc. > Le catalogue deviendrait ainsi un formidable outil de médiation, à la fois utilisable directement par les lecteurs, et aussi par les bibliothécaires pour mieux connaître leurs fonds et renseigner les lecteurs.

    Je n’avais pas pensé au problème de la recherche « titre + éditeur » en revanche, mais est-ce que les problèmes d’index que tu évoques ne seraient pas réglés par les évolutions du stockage des données ? (c’est à dire, pas en MARC mais en RDF/graphes)

    Enfin, je voulais ajouter que l’une des dimensions les plus stimulantes de l’étude présentée par Maïté et Raphaëlle est, selon moi, l’idée que l’interface s’adapte visuellement à ce qui est recherché : selon ce que l’on cherche, ou la façon dont l’on cherche, la présentation des résultats sera légèrement différente. Cela me semble une idée très porteuse pour exploiter le modèle LRM « pur et dur » pour les besoins de la recherche documentaire.

  2. 02/12/2019 12:51

    @Héloïse L. : effectivement, merci de revenir sur cette diapo

    Je n’ai rien contre cette démarche, mais il faut alors être bien conscient que la 3e modalité d’ergonomie, permettant d’explorer les données/collections, pour réussie soit-elle, aura toujours des statistiques d’utilisation désolantes : ça couvre une part minime des besoins de nos lecteurs, et ces interfaces expérimentales génèrent souvent la déception — à tort — de leurs concepteurs, parce que les internautes ne s’en emparent pas (ou trop peu). Donc pour moi du point de vue d’un calendrier ou des priorités de mise en place, tout de doit pas forcément être mis sur le même plan. Et il faut s’attendre à être déçu par la partie exploratoire (j’insiste dessus, parce que c’est souvent celle sur laquelle on consacre le plus de temps, qui est la plus innovante, dont on peut être le plus fier, etc.)

  3. 02/12/2019 13:42

    Il conviendrait peut-être de contextualiser le type d’affichage aux mots de la requête.
    Dans ce cas, nous ne sommes plus limités à des listes avec des menus.

  4. 02/12/2019 15:35

    @Bibliosurf : je ne suis pas sûr de savoir ce que tu entends par là, et dans quelles proportions tu l’imagines. Il faut que le comportement du site soit compréhensible par l’internaute, donc prédictible. OK pour ajouter certains blocs d’infos uniquement à certaines conditions (pour les oeuvres adaptées, à niveau, les sites de…), mais pas pour changer d’affichage selon la requête.

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